LES BALSAMINES
En un fauteuil sculpté de son salon ducal,
La noble Viennoise, en gaze violette,
De ses doigts ivoirins pieusement feuillette
Le vélin s'élimant d'un missel monacal.
Et sa mémoire évoque, en rêve musical,
Ce pauvre guitariste aux yeux où se reflète
Le pur amour de l'art, qui, près de sa tablette,
Venait causer, humant des fleurs dans un bocal.
La lampe au soir vacille et le vieux Saxe sonne ;
Son livre d'heures épars, Madame qui frisonne
Regagne le grand lit d'argent digne des rois.
Des pleurs mouillent ses cils... Au fier blason des portes
Quand l'aube eut reflambé, sur le tapis hongrois
Le missel révélait des balsamines mortes...
BANQUET MACABRE
À la santé du rire ! Et j'élève ma
coupe,
Et je bois follement comme un rapin joyeux.
Ô le rire ! Ha ! ha ! ha ! qui met la flamme aux yeux,
Ce vaisseau d'or qui glisse avec l'amour en poupe !
Vogue pour la gaieté de Riquet-à-la-Houppe !
En bons bossus joufflus gouaillons pour le mieux.
Que les bruits du cristal éveillent nos aïeux
Du grand sommeil de pierre où s'entasse leur groupe.
Ils nous viennent, claquant leurs vieux os : les voilà
!
Qu'on les assoie en ronde au souper de gala.
À la santé du rire et des pères squelettes
!
Versez le vin funèbre aux verres par longs flots,
Et buvons à la Mort dans leurs crânes, poètes,
Pour étouffer en nous la rage des sanglots !
BÉATRICE
D'abord j'ai contemplé dans le berceau de chêne
Un bébé tapageur qui ne pouvait dormir;
Puis vint la grande fille aux yeux couleur d'ébène,
Une brune enfant pâle insensible au plaisir.
Son beau front est rêveur ; et, quelque peu hautaine
Dans son costume blanc qui lui sied à ravir,
Elle est bonne et charmante, et sa douce âme est pleine
D'innocente candeur que ne peut rien tarir.
Chère enfant, laisse ainsi couler ton existence,
Espère, prie et crois, console la souffrance.
Que ces courts refrains soient tes plus belles chansons !
J'élève mon regard vers la voûte azurée
Où nagent les astres dans la nuit éthérée,
Plus pure te trouvant que leurs plus purs rayons.
BEAUTÉ CRUELLE
Certe, il ne faut avoir qu'un amour en ce monde,
Un amour, rien qu'un seul, tout fantasque soit-il ;
Et moi qui le recherche ainsi, noble et subtil,
Voici qu'il m'est à l'âme une entaille profonde.
Elle est hautaine et belle, et moi timide et laid :
Je ne puis l'approcher qu'en des vapeurs de rêve.
Malheureux ! Plus je vais, et plus elle s'élève
Et dédaigne mon coeur pour un oeil qui lui plaît.
Voyez comme, pourtant, notre sort est étrange !
Si nous eussions tous deux fait de figure échange,
Comme elle m'eût aimé d'un amour sans pareil !
Et je l'eusse suivie en vrai fou de Tolède,
Aux pays de la brume, aux landes du soleil,
Si le Ciel m'eût fait beau, et qu'il l'eût faite laide
!
LA BELLE MORTE
Ah ! la belle morte, elle repose...
En Éden blanc un ange la pose.
Elle sommeille emmi les pervenches,
Comme en une chapelle aux dimanches.
Ses cheveux sont couleur de la cendre,
Son cercueil, on vient de le descendre.
Et ses beaux yeux verts que la mort fausse
Feront un clair de lune en sa fosse.
LA BÉNÉDICTINE
Elle était au couvent depuis trois mois déjà
Et le désir divin grandissait dans son être,
Lorsqu'un soir, se posant au bord de sa fenêtre,
Un bel oiseau y bâtit son nid, puis s'y logea.
Ce fut là qu'il vécut longtemps et qu'il mangea
Mais, comme elle sentait souvent l'ennui renaître,
La soeur lui mit au cou par caprice une lettre...
L'oiseau ne revint plus, elle s'en affligea.
La vieillesse neigeant sur la Bénédictine
Fit qu'elle rendit l'âme, une nuit argentine,
Les yeux levés au ciel par l'extase agrandis :
Or, comme elle y montait au chant d'un choeur étrange,
Elle vit, demandant sa place en paradis,
L'oiseau qui remettait la lettre aux mains d'un Ange !
LE BERCEAU DE LA MUSE
De mon berceau d'enfant j'ai fait l'autre berceau
Où ma Muse s'endort dans des trilles d'oiseau,
Ma Muse en robe blanche, ô ma toute maîtresse !
Oyez nos baisers d'or aux grands soirs familiers...
Mais chut ! j'entends déjà la mégère
Détresse
À notre seuil faisant craquer ses noirs souliers !
BERCEUSE
Quelqu'un pleure dans le silence
Morne des nuits d'avril ;
Quelqu'un pleure la somnolence
Longue de son exil.
Quelqu'un pleure sa douleur
Et c'est mon coeur...
BERGÈRE
Vous que j'aimai sous les grands houx,
Aux soirs de bohème champêtre,
Bergère, à la mode champêtre,
De ces soirs vous souvenez-vous ?
Vous étiez l'astre à ma fenêtre
Et l'étoile d'or dans les houx.
Aux soirs de bohème champêtre
Vous que j'aimai sous les grands houx,
Bergère, à la mode champêtre,
Où donc maintenant êtes-vous ?
- Vous êtes l'ombre à ma fenêtre
Et la tristesse dans les houx.
BILLET CÉLESTE
Plein de spleen nostalgique et de rêves étranges,
Un soir je m'en allai chez la Sainte adorée,
Où se donnait, dans la salle de l'Empyrée,
Pour la fête du Ciel, le récital des anges.
Et nul garde pour lors ne veillant à l'entrée,
Je vins, le corps vêtu d'une tunique à franges,
Le soir où l'on chantait chez la Sainte adorée,
Plein de spleen nostalgique et de rêves étranges.
Des dames défilaient dans des robes oranges ;
Les célestes laquais portaient haute livrée,
Et, ma demande étant Cécile agréée,
Je l'écoutai jouer aux divines phalanges,
Plein de spleen nostalgique et de rêves étranges
!
LE BOEUF SPECTRAL
Le grand boeuf roux aux cornes glauques
Hante là-bas la paix des champs,
Et va meuglant dans les couchants
Horriblement ses râles rauques.
Et tous ont tu leurs gais colloques
Sous l'orme au soir avec leur chants.
Le grand boeuf roux aux cornes glauques
Hante là-bas la paix des champs.
Gare, gare aux desseins méchants !
Belles en blanc, vachers en loques,
Prenez à votre cou vos socques !
À travers prés, buissons tranchants,
Fuyez le boeuf aux cornes glauques.