VAISSEAU D'OR (LE)
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l'or massif :
Ses mâts touchaient l'azur, sur des mers inconnues ;
La Cyprine d'amour, cheveux épars, chairs nues,
S'étalaient à sa proue, au soleil excessif.
Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l'Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un Vaisseau d'Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu'est devenu mon coeur, navire déserté ?
Hélas! Il a sombré dans l'abîme du Rêve!
VENT, LE VENT TRISTE DE L'AUTOMNE ! (LE)
Avec le cri qui sort d'une gorge d'enfant,
Le vent de par les bois, funèbre et triomphant,
Le vent va, le vent court dans l'écorce qu'il fend
Mêlant son bruit lointain au bruit d'un olifant.
Puis voici qu'il s'apaise, endormant ses furies
Comme au temps où jouant dans les nuits attendries ;
Son violon berçait nos roses rêveries
Choses qui parfumiez les ramures fleuries !
Comme lui, comme lui qui fatal s'élevant
Et gronde et rage et qui se tait aussi souvent,
Ô femme, ton amour est parallèle au Vent :
Avant de nous entrer dans l'âme, il nous effleure ;
Une fois pénétré pour nous briser, vient
l'heure
Où sur l'épars débris de nos coeurs d'homme,
il pleure !
VIEILLE ARMOIRE
Dors, fouillis vénéré de vieilles porcelaines
Froides comme des yeux de morts, tous clos, tous froids,
Services du Japon qui disent l'autrefois
De maints riches repas de belles châtelaines !
Ton bois a des odeurs moites d'anciennes laines,
Parfums de choses d'or aux fragiles effrois ;
Tes tasses ont causé sur des lèvres de rois
De leurs Hébés, de leurs images peintes, pleines
De pastels lumineux, de vieux jardins fleuris,
Arabesque où le ciel avait de bleus souris...
Reliquaire d'antan, ô grande, ô sombre armoire !
Hier, quand j'entr'ouvris tes portes de bois blond,
Je crus y voir passer la spectrale mémoire
De couples indistincts menés au réveillon.
VIEILLE ROMANESQUE
Près de ses pots de fleurs, à l'abris des frimas,
Assise à la fenêtre, et serrant autour d'elle
Son châle japonais, Mademoiselle Adèle
Comme à vingt ans savoure un roman de Dumas.
Tout son boudoir divague en bizarre ramas,
Cloître d'anciennetés, dont elle est le modèle
;
Là s'incrusta l'émail de son culte fidèle
:
Vases, onyx, portraits, livres de tous formats.
Sur les coussins épars, un vieux matou de Perse
Ronronne cependant que la vieille disperse
Aux feuillets jaunissants les ennuis de son coeur.
Mais elle ne voit pas, en son rêve attendrie,
Dans la rue, un passant au visage moqueur...
Le joueur glorieux d'orgue de Barbarie !
VIEILLES RUES (LES)
Que vous disent les vieilles rues
Des vieilles cités ?...
Parmi les poussières accrues
De leur vétustés,
Rêvant de choses disparues,
Que vous disent les vieilles rues ?
Alors que vous y marchez tard
Pour leur rendre hommage :
- " De plus d'une âme de vieillard
Nous sommes l'image, "
Disent-elles dans le brouillard,
Alors que vous y marchez tard.
" Comme d'anciens passants nocturnes
" Qui longent nos murs,
" En eux ayant les noires urnes
" De leurs ans impurs,
" S'en vont les Remords taciturnes
" Comme d'anciens passants nocturnes. "
Voilà ce que dans les cités
Maintes vieilles rues
Disent parmi les vétustés
Des choses accrues
Parmi vos gloires disparues,
Ô mornes et mortes cités !
VIERGE NOIRE (LA)
Elle a les yeux pareils à d'étranges flambeaux
Et ses cheveux d'or faux sur ses maigres épaules,
Dans des subtils frissons de feuillage de saules,
L'habillent comme font les cyprès des tombeaux.
Elle porte toujours ses robes par lambeaux,
Elle est noire et méchante ; or qu'on la mette aux geôles,
Qu'on la batte à jamais à grands fouets de tôles.
Gare d'elle, mortels, c'est la chair des corbeaux !
Elle m'avait souri d'une bonté profonde,
Je l'aurais crue aimable et sans souci du monde
Nous nous serions tenus, Elle et moi par les mains.
Mais, quand je lui parlai, le regard noir d'envie,
Elle me dit : tes pas ont souillé mes chemins.
Certes tu la connais, on l'appelle la Vie !
VIEUX PIANO
L'âme ne frémit plus chez ce vieil instrument ;
Son couvercle baissé lui donne un aspect sombre ;
Relégué du salon, il sommeille dans l'ombre
Ce misanthrope aigri de son isolement.
Je me souviens encor des nocturnes sans nombre
Que me jouait ma mère, et je songe, en pleurant,
À ces soirs d'autrefois - passés dans la pénombre,
Quand Liszt se disait triste et Beethoven mourant.
Ô vieux piano d'ébène, image de ma vie,
Comme toi du bonheur ma pauvre âme est ravie,
Il te manque une artiste, il me faut L'Idéal ;
Et pourtant là tu dors, ma seule joie au monde,
Qui donc fera renaître, ô détresse profonde,
De ton clavier funèbre un concert triomphal ?
VIOLON BRISÉ (LE)
Aux soupirs de l'archet béni,
Il s'est brisé, plein de tristesse,
Le soir que vous jouiez, comtesse,
Un thème de Paganini.
Comme tout choit avec prestesse !
J'avais un amour infini,
Ce soir que vous jouiez, comtesse,
Un thème de Paganini.
L'instrument dort sous l'étroitesse
De son étui de bois verni,
Depuis le soir où, blonde hôtesse,
Vous jouâtes Paganini.
Mon coeur repose avec tristesse
Au trou de notre amour fini.
Il s'est brisé le soir, comtesse,
Que vous jouiez Paganini.
VIOLON D'ADIEU
Vous jouiez Mendelssohn ce soir-là ; les flammèches
Valsaient dans l'âtre clair, cependant qu'au salon
Un abat-jour mêlait en ondulement long
Ses rêves de lumière au châtain de vos mèches.
Et tristes, comme un bruit frissonnant de fleurs sèches
Éparses dans le vent vespéral du vallon,
Les notes sanglotaient sur votre violon
Et chaque coup d'archet trouait mon coeur de brèches.
Or, devant qu'il se fût fait tard, je vous quittai,
Mais jusqu'à l'aube errant, seul, morose, attristé,
Contant ma jeune peine au lunaire mystère,
Je sentais remonter comme d'amers parfums
Ces musiques d'adieu qui scellaient sous la terre
Et mon rêve d'amour et mes espoirs défunts.
VIOLONS DE VILLANELLE
Sous le clair de lune au frais du vallon,
Beaux gars à chefs bruns, belles à chef blond,
Au son du hautbois ou du violon
Dansez la villanelle.
La lande est noyée en des parfums bons.
Attisez la joie au feu des charbons ;
Allez-y gaiement, allez-y par bonds,
Dansez la villanelle.
Sur un banc de chêne ils sont là, les vieux,
Vous suivant avec des pleurs dans les yeux,
Lorsqu'en les frôlant vous passez joyeux...
Dansez la villanelle.
Allez-y gaiement ! que l'orbe d'argent
Croise sur vos fronts son reflet changeant ;
Bien avant dans la nuit, à la Saint-Jean
Dansez la villanelle.
VIRGILIENNE
Octobre étend son soir de blanc repos
Comme une ombre de mère morte.
Les chevriers du son de leurs pipeaux
Semblent railler la brise forte.
Mais l'un s'est tu. L'instrument de ses lèvres
Soudain se dégage à mes pas,
Celui-là sait mon amour pour ses chèvres
Que j'aime à causer aux soirs bas.
Je le respecte... il est vieux, c'est assez ;
Puis, c'est mon trésor bucolique.
Ce centenaire a tout peuplé de ses
Conseils mon coeur mélancolique.
Nous veillons tels très parfois à nuit brune
Aux intermèdes prompts et doux
Du pipeau qui chevrote à clair de lune
Sa vieille sérénade aux houx !
VOYAGEUR (LE)
Las d'avoir visité mondes, continents, villes,
Et vu de tout pays, ciel, palais, monuments,
Le voyageur enfin revient vers les charmilles
Et les vallons rieurs qu'aimaient ses premiers ans.
Alors sur les vieux bancs au sein des soirs tranquilles,
Sous les chênes vieillis, quelques bons paysans,
Graves, fumant la pipe, auprès de leurs familles
Écoutaient les récits du docte aux cheveux blancs.
Le printemps refleurit. Le rossignol volage
Dans son palais rustique a de nouveau chanté,
Mais les bancs sont déserts car l'homme est en voyage.
On ne le revoit plus dans ses plaines natales.
Fantôme, il disaprut dans la nuit, emporté
Par le souffle mortel des brises hivernales.