LE MAI D'AMOUR
Voici que verdit le printemps
Où l'heure au coeur sonne vingt ans,
Larivarite et la la ri ;
Voici que j'ai touché l'époque
Où l'on est las d'habits en loque,
Au gentil sieur il faudra ça
Ça
La la ri
Jeunes filles de bel humour,
Donnez-nous le mai de l'amour,
Larivarite et la la ri.
Soyez blonde ou brune ou châtaine,
Ayez les yeux couleur lointaine
Larivarite et la la ri
Des astres bleus, des perles roses,
Mais surtout, pas de voix moroses,
Belles de liesse, il faudra ça
Ça
La la ri
Il faudra battre un coeur de joie
Tout plein de gaité qui rougeoie,
Larivarite et la la ri.
Moi, j'ai rêvé de celle-là
Au coeur triste dans le gala,
Larivarite et la la ri,
Comme l'oiseau d'automne au bois
Ou le rythme du vieux hautbois,
Un coeur triste, il me faudra ça
Ça
La la ri
Triste comme une main d'adieu
Et pur comme les yeux de Dieu,
Larivarite et la la ri.
Voici que vient l'amour de mai,
Vivez-le vite, le coeur gai,
Larivarite et la la ri ;
Ils tombent tôt les jours méchants,
Vous cesserez aussi vos chants ;
Dans le cercueil il faudra ça
Ça
La la ri
Belles de vingt ans au coeur d'or,
L'amour, sachez-le, tôt s'endort,
Larivarite et la la ri.
MAINTS SOIRS
Maints soirs nous errons dans le val
Que vont drapant les heures grises.
Des pleurs perlent ses yeux d'alises
Quand elle ouït les Cydalises
De ce dieu que fut de Nerval.
Ah ! voudrait-elle en long vol d'or
Les rejoindre dans des domaines
Plus vastes que les cours romaines
Où par d'éternelles semaines
La coupe de Volupté dort ;
Ou bien donc ouvrir son printemps
Aux fureurs des fatals cyclones
Qui croulent comme des colonnes
Parmi les chastes Babylones
Du coeur des Belles de vingt ans ?
Oui chère, que ton coeur est beau !
Laisses-y choir des blancs jours lestes,
Fuis la ville, ignore ses pestes.
Tu ne seras près des Célestes
Que le plus loin de son tombeau.
MARCHES FUNÈBRES
J'écoute en moi des voix funèbres
Clamer transcendantalement,
Quand sur un motif allemand
Se rythment ces marches célèbres.
Au frisson fou de mes vertèbres
Si je sanglote éperdument,
C'est que j'entends des voix funèbres
Clamer transcendantalement.
Tel un troupeau spectral de zèbres
Mon rêve rôde étrangement ;
Et je suis hanté tellement
Qu'en moi toujours, dans mes ténèbres,
J'entends geindre des voix funèbres.
MAZURKA
Rien ne captive autant que ce particulier
Charme de la musique où ma langueur s'adore,
Quand je poursuis, aux soirs, le reflet que mordore
Maint lustre au tapis vert du salon familier.
Que j'aime entendre alors, plein de deuil singulier,
Monter du piano, comme d'une mandore,
Le rythme somnolent où ma névrose odore
Son spasme funéraire et cherche à s'oublier !
Gouffre intellectuel, ouvre-toi, large et sombre,
Malgré que toute joie en ta tristesse sombre,
J'y peux trouver encor comme un reste d'oubli,
Si mon âme se perd dans les gammes étranges
De ce motif en deuil que Chopin a poli
Sur un rythme inquiet appris des noirs Archanges.
MÉLODIE DE RUBINSTEIN
C'est comme l'écho d'un sacré concert
Qu'on entend soudain sans rien y comprendre ;
Où l'âme se noie en hachich amer
Que fait la douleur impossible à rendre.
De ces flots très lents, coeurs ayant souffert
De musique épris comme un espoir tendre
Qui s'en va toujours, toujours en méandre
Dans le froid néant où dorment leurs nerfs,
Ils n'ont rien connu sinon qu'un grand rêve
Et la mélodie éveille sans trève
Quelque sympathie au fond de leurs coeurs.
Ils ont souvenance, aux mélancoliques
Accords, qu'il manquait à leurs chants lyriques
La douce passion qui fait les bons heurs.
MA MÈRE
Quelquefois sur ma tête elle met ses mains pures,
Blanches, ainsi que des frissons blancs de guipures.
Elle me baise le front, me parle tendrement,
D'une voix au son d'or mélancoliquement.
Elle a les yeux couleur de ma vague chimère,
Ô toute poésie, ô toute extase, ô Mère
!
À l'autel des ses pieds je l'honore en pleurant,
Je suis toujours petit pour elle, quoique grand.
LE MISSEL DE LA MORTE
Ce missel d'ivoire
Que tu m'as donné,
C'est au lys fané
Qu'est sa page noire.
Ô legs émané
De pure mémoire,
Quand tu m'as donné
Ce missel d'ivoire !
Tout l'antan de gloire
En lui, suranné,
Survit interné.
Quel lacrymatoire,
Ce missel d'ivoire !
MOINES EN DÉFILADE
Ils défilent le long des corridors antiques,
Tête basse, égrenant d'énormes chapelets ;
Et le soir qui s'en vient, du sang de ses reflets
Empourpre la splendeur des dalles monastiques.
L'heure a versé déjà ses flammes extatiques
Au fond de leurs grands coeurs où bouillent les secrets
De leur dégoût humain, de leurs mornes regrets,
Et du frisson dompté des chairs cénobitiques.
Ils marchent dans la nuit et rien ne les émeut,
Pas même l'effrayante. horrible ombre du feu
Qui les suit sur le mur jusqu'au seuil des chapelles,
Pas même les appels de l'infernal esprit,
Suprême Tentateur des passions rebelles
De ces silencieux Spectres de Jésus-Christ.
LA MORT DU MOINE
Voici venir les tristes frères
Vers la cellule où tu te meurs.
Ton esprit est plein de clameurs
Et de musiques funéraires.
Apportez-lui le Viatique.
Saint Bénédict, aidez sa mort !
Bien que faible, faites-le fort
Sous votre sainte égide antique.
Ainsi soit-il au coeur de Dieu !
Clément, dis un riant adieu
Aux liens impurs de cette terre.
Et pars, rentre dans ton Espoir.
Que les bronzes du monastère
Sonnent ton âme au ciel ce soir !
MUSIQUES FUNÈBRES
Quand, rêvant de la morte et du boudoir absent,
Je me sens tenaillé des fatigues physiques,
Assis au fauteuil noir, près de mon chat persan,
J'aime à m'inoculer de bizarres musiques,
Sous les lustres dont les étoiles vont versant
Leur sympathie au deuil des rêves léthargiques.
J'ai toujours adoré, plein de silence, à vivre
En des appartements solennellement clos,
Où mon âme sonnant des cloches de sanglots,
Et plongeant dans l'horreur, se donne toute à suivre,
Triste comme un son mort, close comme un vieux livre,
Ces musiques vibrant comme un éveil de flots.
Que m'importent l'amour, la plèbe et ses tocsins ?
Car il me faut, à moi, des annales d'artiste ;
Car je veux, aux accords d'étranges clavecins,
Me noyer dans la paix d'une existence triste
Et voir se dérouler mes ennuis assassins,
Dans le prélude où chante une âme symphoniste.
Je suis de ceux pour qui la vie est une bière
Où n'entrent que les chants hideux des croquemorts,
Où mon fantôme las, comme sous une pierre,
Bien avant dans les nuits cause avec ses remords,
Et vainement appelle, en l'ombre familière
Qui n'a pour l'écouter que l'oreille des morts.
Allons ! que sous vos doigts, en rythme lent et long
Agonisent toujours ces mornes chopinades...
Ah ! que je hais la vie et son noir Carillon !
Engouffrez-vous, douleurs, dans ces calmes aubades,
Ou je me pends ce soir aux portes du salon,
Pour chanter en Enfer les rouges sérénades !
Ah ! funèbre instrument, clavier fou, tu me railles !
Doucement, pianiste, afin qu'on rêve encor !
Plus lentement, plaît-il ?... Dans des chocs de ferrailles,
L'on descend mon cercueil, parmi l'affreux décor
Des ossements épars au champ des funérailles,
Et mon coeur a gémi comme un long cri de cor !...