FANTAISIE CRÉOLE

Or, la pourpre vêt la véranda rose
Au motif câlin d'une mandoline,
En des sangs de soir, aux encens de rose,
Or, la pourpre vêt la véranda rose.

Parmi les eaux d'or des vases d'Égypte,
Se fanent en bleu, sous les zéphirs tristes,
Des plants odorants qui trouvent leur crypte
Parmi les eaux d'or des vases d'Égypte.

La musique embaume et l'oiseau s'en grise ;
Les cieux ont mené leurs valses astrales ;
La Tendresse passe au bras de la brise ;
La musique embaume, et l'âme s'en grise.

Et la pourpre vêt la véranda rose,
Et dans l'Éden de sa Louisiane,
Parmi le silence, aux encens de rose,
La créole dort en un hamac rose.


FIVE O'CLOCK

Comme Liszt se dit triste au piano voisin !
.............................................

Le givre a ciselé de fins vases fantasques,
Bijoux d'orfèvrerie, orgueils de Cellini,
Aux vitres du boudoir dont l'embrouillamini
Désespère nos yeux de ses folles bourrasques.

Comme Haydn est triste au piano voisin !
.............................................

Ne sors pas ! Voudrais-tu défier les bourrasques
, Battre les trottoirs froids par l'embrouillamini
D'hiver ? Reste. J'aurai tes ors de Cellini,
Tes chers doigts constellés de leurs bagues fantasques.

Comme Mozart est triste au piano voisin !
.............................................

Le Five o'clock expire en mol ut crescendo.
- Ah ! qu'as-tu ? tes chers cils s'amalgament de perles.
- C'est que je vois mourir le jeune espoir des merles
Sur l'immobilité glaciale des jets d'eau.

..............sol, la, si, do.
· Gretchen, verse le thé aux tasses de Yeddo


FRA ANGELICO

Le moine Angelico travaillait dès matines
Au rêve de ses jours en gloire épanoui,
Voulant peindre la Vierge et la peindre telle, oui,
Qu'elle ne fut pas aux toiles florentines.

C'est pourquoi le prieur lors des vêpres latines
L'a vu souvent rêver dans la nef, ébloui.
Le moine Angelico travaillait dès matines
Au rêve de ses jours en gloire épanoui.

Or un soir que sonnaient les cloches argentines
Dans sa cellule on vit l'artiste évanoui ;
Sous sa robe il tenait le chef-d'oeuvre enfoui
Qu'un Ange déroba des célestes Sixtines

Pour son Frère toujours à l'oeuvre dès matines.

FRAGMENTS

I

VISION

Or, j'ai la vision d'ombres sanguinolentes
Et de chevaux fougueux piaffants,
Et c'est comme des cris de gueux, hoquets d'enfants
Râles d'expirations lentes.

D'où me viennent, dis-moi, tous les ouragans rauques,
Rages de fifre ou de tambour ?
On dirait des dragons en galopade au bourg,
Avec des casques flambant glauques...

II

LA MORT DE LA PRIÈRE

Il entend lui venir, comme un divin reproche,
Sur un thème qui pleure, angéliquement doux,
Des conseils l'invitant à prier... une cloche !
Mais Arouet est là, qui lui tient les genoux.

III

LE FOU

Gondolar ! Gondolar !
Tu n'es plus sur le chemin très tard.

On assassina l'pauvre idiot,
On l'écrasa sous un chariot,
Et puis l'chien après l'idiot.

On leur fit un grand, grand trou là.
Dies Irae, Dies illa.
À genoux devant ce trou-là !

IV

LE SOIR

Le soir sème l'Amour, et les Rogations
S'agenouillent avec le Songe.

V

JE PLAQUE

Je plaque lentement les doigts de mes névroses,
Chargés des anneaux noirs de mes dégoûts mondains
Sur le sombre clavier de la vie et des choses.

VI

JE SENS VOLER

Je sens voler en moi les oiseaux du génie
Mais j'ai tendu si mal mon piège qu'ils ont pris
Dans l'azur cérébral leurs vols blancs, bruns et gris,
Et que mon coeur brisé râle son agonie.

VII

REFOULONS LA SENTE

Refoulons la sente
Presque renaissante
À notre ombre passante.

Confabulons là
Avec tout cela
Qui fut de la villa.

Parmi les voix tues
Des vieilles statues
Ça et là abattues.

Dans le parc défunt
Où rôde un parfum
De soir blanc en soir brun...


FRÈRE ALFUS

I
Ce fut un homme chaste, humble, doux et savant
Que le vieux frère Alfus, le moine des légendes.
Il vivait à Olmutz dans un ancien couvent.

Il avait un renom de par beaucoup de landes,
Son esprit était plein d'un immense savoir
Car la Science lui fit ses insignes offrandes.

De tous bords l'on venait pour l'aimer et le voir ;
Son chef s'était blanchi sous des frimas d'idées
Mais son penser restait sur un point sans pouvoir.

Parmi les grandes paix des retraites sondées,
Dès l'aube, tout rêveur il venait là souvent
Quand les herbes chantaient sous les primes ondées.

Il écoutait la source et l'oiseau, puis le vent,
Et comme en désespoir de solver le mystère
Il retournait pensif toujours vers son couvent.

On le vit se voûter comme l'arbre au parterre.
Peu à peu dans son âme une tempête entra
Car le Doute y grondait comme un rauque cratère.

Du glaive de l'orgueil l'humble foi s'éventra
Et le vieux moine allait portant sur ses épaules
Les douleurs que l'enfer sans doute y concentra.

Parfois il se disait marchant sous les hauts saules,
L'index contre la tempe et le missel au bras,
Dieu peut-être est chimère ainsi que vains nos rôles.

À quoi nous servirait ainsi jusqu'au trépas
De cambrer nos désirs sous les cilices chastes
Et vivre en pleine mort pour un ciel qui n'est pas ?

Son coeur confabulait avec des voix néfastes,
Le ciel, l'arbre, l'oiseau, la terre étaient joyeux
Et le Moine était triste au fond de ces bois vastes.

II
La Voix dans la Vision

Or un jour qu'il allait doutant ainsi des cieux
Doutant de l'infini de leurs béatitudes
Un Paradis lointain s'entr'ouvrit à ses yeux.

Et le front ridé par les doctes études
Contempla tout à coup ébloui, frémissant,
Une lande angélique aux roses solitudes.

Par un soir féerique un Archange puissant,
Fils de Dieu descendu des célestes Sixtines,
Dans le rêve m'a peint son pays ravissant.

Et c'est un paysage aux lunes argentines
Tel qu'en rêva parfois le moine Angelico
Dans la nef d'où montaient les oraisons latines.

Avec ses fleurs d'ivoire où rôde un siroco
Tout cet Éden frémit d'étrange cantilènes
Qu'aux cent ciels répercute une chanson d'écho.

Et le silence embaume au soupir des haleines
Et la grande paix choit ainsi qu'un baiser bleu
Vers le mystère où dort un essaim de fontaines.

Et l'air est sillonné d'étrangetés de feu
Et des vapeurs du ciel tombent comme en spirales
Autours du moine Alfus qui s'endort peu à peu.

Sous les mousses en fleurs les sources vespérales
Gazouillent. Frissonnant au frais de leur bocal
Roulent des scombres d'or sous les harpes astrales.

Et tout à coup éclate un timbre musical
Une voix d'oiseau bleu berçant la somnolence
De ce moine égaré du sentier monacal.

Elle bruit sonore au loin dans le silence
Comme un reproche pur longuement modulé
Au doute confondu de l'humaine insolence.

Puis voici qu'elle approche avec un son moulé,
Elle s'enfle plongeant sa voix dans son oreille
Où son hymne éternel tout un siècle a roulé !

Puis sa large harmonie à de la mer pareille
Baisse dans le gosier céleste de l'oiseau
Et lente, elle lui parle au sein de la merveille :

" Alfus, mon fils Alfus, sous ce divin arceau
Je t'ai laissé dormir aux chants de mes orchestres,
Chants doux, plus doux que ceux de ta mère au berceau.

" Couché dans le repos des ramures sylvestres
Tu sommeillas brisé, plein d'orgueil transi,
Dans la sérénité de ces exils terrestres.

" Retourne sur la Terre, un moment revis-y
Ne fût-ce que pour mettre en désarroi le Doute.
Retourne enfin au monde, on ne meurt pas ici ! "

Puis Alfus s'éveillant voit sa Vision toute
Qui s'est close en chantant. Il est saisi d'effroi
Et le Soleil de l'Aube est là poudrant la route.

III
Retour au Monastère

" Comme tout a changé. Je trouve une paroi
Sur ce chemin qu'hier je parcourais encore.
Tout se meut, l'on dirait, sous une étrange loi.

" Ô mon Dieu ! suis-je fou ? Qu'est-ce que cette Aurore ?
J'ai quitté ce matin même mon vieux couvent ;
Quelle évolution de monde que j'ignore ?

" Le bois n'est donc plus là. Mais ces femmes avant
Ne venaient pas puiser au grand puits solitaire.
Suis-je au chemin d'Olmutz ? dites là paysan ? "

Celui qui monologue a la figure austère ;
Des bons frères d'Olmutz il porte le manteau.
Que signifie alors ce nouveau monastère ?

Le jardinier perplexe un coude à son râteau
S'arrête. Ils se sont vus prunelles étonnées.
L'Angélus allemand chantait sur le coteau.

Alfus gravit le seuil fait de pierres fanées
Comprenant qu'un miracle alors s'est opéré
Car il avait dormi cependant cent années.

" Alfus... dit un vieux moine, au nom remémoré,
Alfus... je me souviens, jadis étant novice,
D'avoir ouï causer de ce frère égaré.

" Ce fut un moine doux qui n'avait pour délice
Que la paix, la prière et l'ardeur d'un saint feu.
Une aube il se perdit en bois, pour bénéfice.

" Bien qu'on cherchât partout, qu'on remuât tout lieu,
Jamais put-on trouver son vestige en ces landes
Et le supposant mort on s'en tenait à Dieu ! "

Alors le Saint levant les bras comme aux offrandes
Mourut, lavé du Doute. Il fut l'Élu choisi,
L'antique moine Alfus des illustres légendes.

Pour nous, selon le gré du ciel, qu'il soit ainsi !



FRISSON D'HIVER


Les becs de gaz sont presque clos :
Chauffe mon coeur dont les sanglots
S'épanchent dans ton coeur par flots,
Gretchen !

Comme il te dit de mornes choses,
Ce clavecin de mes névroses,
Rythmant le deuil hâtif des roses,
Gretchen !

Prends-moi le front, prends-moi les mains,
Toi, mon trésor de rêves maints
Sur les juvéniles chemins,
Gretchen !

Quand le givre qui s'éternise
Hivernalement s'harmonise
Aux vieilles glaces de Venise,
Gretchen !

Et que nos deux gros chats persans
Montrent des yeux reconnaissants
Près de l'âtre aux feux bruissants,
Gretchen !

Et qu'au frisson de la veillée,
S'élance en tendresse affolée
Vers toi mon âme inconsolée,
Gretchen !

Chauffe mon coeur, dont les sanglots
S'épanchent dans ton coeur par flots.
Les becs de gaz sont presque clos...
Gretchen !

LA FUITE DE L'ENFANCE

Par les jardins anciens foulant la paix des cistes,
Nous revenons errer, comme deux spectres tristes,
Au seuil immaculé de la Villa d'antan.

Gagnons les bords fanés du Passé. Dans les râles
De sa joie il expire. Et vois comme pourtant
Il se dresse sublime en ses robes spectrales.

Ici sondons nos coeurs pavés de désespoirs.
Sous les arbres cambrant leurs massifs torses noirs
Nous avons les Regrets pour mystérieux hôtes.

Et bien loin, par les soirs révolus et latents,
Suivons là-bas, devers les idéales côtes,
La fuite de l'Enfance au vaisseau des Vingt ans.

 


 
     
 
       
         
Tous droits réservés © 2003 www.emile-nelligan.com